La Géothèque : Le Blog

Le blog avec des vrais morceaux de géographie dedans

28 août 2009

Montre-moi ta géomorphologie alpine

On apprend souvent la géographie dans les livres : comment faire autrement ? Dans les livres, et sur les cartes. Tous ceux qui ont fait des études de géographie se rappellent qu'ils ont dû, à un moment ou un autre, se pencher longuement sur une carte au 1/25000e pour y débusquer des formes de relief caractéristiques. Dun-sur-Meuse, montre-moi ta cuesta ! Pays de Bray, dévoile ta boutonnière ... Pour apprendre à les reconnaître, on utilisait des schémas minutieux représentant ces reliefs dans une version idéale, simplifiée : des blocs-diagrammes. On trouve ce genre de dessin dans le célèbre manuel de Max Derruau(1) ou dans les premières pages de l'Atlas 2000 (2). La géomorphologie, analyse des formes de reliefs semblait inutile à beaucoup d'étudiants. "C'est bien plus beau lorsque c'est inutile", comme E. Rostand le fait dire à Cyrano. Cependant, à force de reconnaître les reliefs sur  des schémas, des portions d'espace terrestre dument découpées comme une part de mille-feuille, ou d'en déceler les indices sur des cartes, c'est-à-dire d'en haut, je me demandais alors si j'aurais su reconnaître cette bonne vieille cuesta si elle se présentait, devant moi, étalant ses formes souples dans un paysage viticole ou forestier.

photo_valle_glaciairePas de cuesta ici, mais un bel exemple de relief glaciaire, dans ce paysage découvert au cours d'une promenade. En partant de Briançon vers le Nord, on laisse la Durance à droite et on longe la vallée de la Clarée. A Névache, l'été, on doit laisser sa voiture et emprunter une navette. La vallée fait l'objet d'une opération grand-site (comme autour de la roche de Solutré, célèbre cuesta celle-ci(3)...) et il s'agit d'y limiter la circulation automobile. En partant à pied de Fontcouverte sur le GR57 on entame une ascension dans un paysage alpestre des plus bucoliques. C'est là, après trois heures de marche, qu'elle dévoile ses formes gracieuses.

croquis_photo_coulC'est une petite vallée glaciaire discrète, plutôt modeste. En raison de ses dimensions réduites, elle fait tout de suite penser à ces blocs diagrammes évoqués plus haut. Tout est là : les moraines latérales et le bourrelet frontal, le fond plat marécageux où serpente un torrent sous-glaciaire au cours anastomosé, les versants rabotés en forme d'auge, et la petite vallée suspendue débouchant à gauche. J'ai eu envie de pousser le jeu jusqu'au bout, et en partant de cette photographie, d'en réaliser un schéma explicatif, comme ceux de ces bons vieux manuels de géographie physique qui sentaient un peu la poussière.

croquis_carte_coulEt pour ceux qui ne jurent que par la vision verticale, celle des photographies aériennes et des cartes , j'ai reporté (ci-contre) les éléments ci dessus sur la carte IGN 3535OT (Névache-Mont Thabor).

Ces deux croquis sont également disponibles en noir et blanc, au cas où il  vous viendrait l'idée particulièrement saugrenue de les reproduire.

croquis_photo_nb   croquis_carte_nb

Je dédie cette chronique à mes amis historiens auxquels le mot "géomorphologie" évoque une pathologie grave mais non contagieuse dont souffrent certains géographes, une dangereuse monomanie dont l'attrait pour les cuestas est le principal symptôme.

Rédaction : JB Bouron ; Relecture : Jocelyn Massot

Sources
Photographie : Lucie Diondet
Carte IGN : Top 25 - 3535OT (Névache-Mont Thabor)

Notes

(1) DERRUAU M., Les formes du relief terrestre. Notions de géomorphologie. Réédité mainte fois chez Armand Colin.
(2) à l'époque ou cet excellent atlas des éditions Nathan ne s'appelait pas encore Atlas du XXIe siècle. La disparition de cette page dans les récentes éditions témoigne à elle seule de l'érosion que subit la géographie dite physique dans l'enseignement.
(3) Le Grand Site de Solutré-Pouilly-Vergisson et les Opérations Grand Site en général feront sans doute l'objet d'une chronique ultérieure

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26 août 2009

La ségrégation spatiale : en France aussi !

marneslacoquette_2a2b

La géographie s’est beaucoup intéressée à la pauvreté. L’étude des inégalités sociales est même une branche à part entière appelée géographie sociale ou radicale, dont Pierre George, David Harvey, ou Michel Philipponneau sont d’éminents représentants. Toutefois, les géographes peuvent également, à l’instar du couple de sociologues Monique et Michel Pinçon-Charlot, se préoccuper du sort des riches.

 

Nous nous sommes intéressés, dans notre note précédente, aux banlieues riches de Los Angeles, mais le territoire français possède aussi des « Canoga Park » (ou des « Whisteria Lane » pour les téléphages). L’un d’eux se situe à la sortie de l’autoroute A13 reliant Paris à Rouen (ou si vous préférez, Auteuil à Deauville), dans le département des Hauts-de-Seine. Selon Wikipedia.fr, jamais avare d’informations factuelles, cette coquette commune est la moins peuplée et la moins dense du département (1743 habitants, 490 hab./km² (1)). Selon le ministère des finances, la commune bat un autre record, celui du revenu par habitant (81 746 € par an (2)). Comme souvent, il ne s’agit qu’une terne moyenne, qui masque probablement des écarts considérables puisque certains habitants de la commune comptent parmi les plus riches de France. Pour mieux connaître les préoccupations de ces habitants, on peut consulter la page « Sécurité » du site officiel de la municipalité (3), qui offre de précieux conseils pour les vacances :

 

« Que faire en cas d'absence durable ?

- Avisez vos voisins ou le gardien de la résidence.

- Signalez votre absence au commissariat de police: dans le cadre des opérations " Tranquillité vacances ", une tournée de surveillance sera alors mise en place.

[…]

- Votre domicile doit paraître habité : demandez que l'on ouvre régulièrement vos volets.

[…]

- Placez vos bijoux et valeurs en lieux sûrs (les piles de linge sont les cachettes les plus connues). »

 

marneslacoquette_domainemarcheLa photo 1 (ci-contre, cliquez dessus pour agrandir) permet de découvrir le nom de cette fameuse commune  - mais peut-être l’aviez-vous deviné ? Les panneaux routiers (Suresnes, Garches) indiquent que nous sommes bien dans l’Ouest de la région parisienne. Au premier coup d’œil, la maison semble indiquer une banlieue pavillonnaire banale, aisée sans doute mais pas nécessairement huppée. Le nom du quartier « Domaine de la Marche », assurément pompeux, peut aussi bien être un leurre comme tant de dénominations locales cachant seulement un désir de reconnaissance (« Résidence les Lilas », « Villa Bellevue »). Cela dit, deux indications nous montrent qu’il s’agit d’une petite gated community, d’un quartier résidentiel fermé. D’une part, la barrière, ici levée (modeste comparée aux grilles d’entrées de certains quartiers), et d’autre part le panneau à droite « Domaine privé – voie sans issue » qui indique qu’il s’agit d’une voie privée et que le quartier n’a qu’une entrée. La photographie aérienne 2a (tout en haut) permet de corroborer ces suppositions. On repère l'angle de vue en rouge sur la photographie aérienne.


marneslacoquette_portailLes plus riches résidents de la commune (Johnny Hallyday, Hugues Auffray, Jacques Séguéla, l’émir du Qatar… cf article du Canard Enchaîné ci-après) préfèrent se replier derrière un parc arboré entouré d’un haut mur dont le portail est solidement surveillé comme sur la deuxième photographie (ci-contre). Géoportail permet là encore de s'introduire impudiquement dans l'intimité douillette de cette modeste masure.  On la retrouve sur la photographie aérienne 2b (tout en haut) qui dévoile une habitation de taille enviable entourée d'un parc non moins vaste. Les amateurs de croustillant se plairont à imaginer que c'est ici que réside l'une des personnalités citées plus haut.

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L’article du Canard Enchaîné (4) qui nous a donné l’idée de cette note offre un excellent exemple des difficultés rencontrées par les autorités pour mettre en œuvre une vraie politique de mixité sociale. La loi dite Solidarité et Renouvellement Urbain (SRU), promulguée en 2000 par le gouvernement de Lionel Jospin, impose un quota de 20% de logement social dans chaque commune, dans le but de favoriser la mixité sociale intra-communale. On sait les limites de cette loi qui permettait aux communes en infraction de payer une lourde amende, ce que se sont empressées de faire les plus riches d’entre elles comme Neuilly-sur-Seine, dirigée alors par qui-vous-savez.


marneslacoquette_canardenchaine

D’après l’article du Canard Enchaîné (ci-dessus) Marnes-la-Coquette a trouvé une idée plus originale : construire les logements sociaux dans un petit espace disponible, compris entre l’autoroute et une voie ferrée.  En élargissant le cadre (photo aérienne ci-contre) on remarque à l'Ouest de cet espace entouré en rouge le musée des Applications de la Recherche de l'Institut Pasteur (5). L'article révèle un exemple intéressant des enjeux de la ségrégation socio-spatiale dans  la gestion communale, qui donne à penser sur les limites de l’unité républicaine, lorsqu’elle devrait s’appliquer notamment aux plus riches.



Rédaction : Jean-Benoît Bouron, photographies : Lucie Diondet


Notes et Sources :

(1) source : INSEE 2006

(2) source : www.Bakchich.info, 30 janvier 2008

(3) source : http://www.marnes-la-coquette.fr/marnes_la_coquette/menu_haut/vivre_a_marnes/securite

(4) source : Le Canard Enchaîné, mercredi 19 août 2009, p.5

(5) merci à Jocelyn Massot pour avoir identifié ce bâtiment et m'avoir fait parvenir ses conclusions.

Les photographies aériennes sont tirées du site de l'IGN, Geoportail.fr

23 juin 2009

Los Angeles : laboratoire de la périurbanisation

1. Les Nimbies d'après Mike Davis

« Certains diront que ça ne pouvait arriver que dans la San Fernando Valley. La conseillère municipale Joy Picus était harcelée nuit et jour par un groupe de résidents dénommés « West Hills Open Zone Victims ». Pétitions, coups de téléphone, prises à partie dans des réunions, embuscades à la sortie de son bureau, ils ne reculaient devant rien pour se faire entendre. […] A leur ton fiévreux, un observateur extérieur aurait pu croire que ces gens demandaient réparation en tant que victimes d’une tragédie majeure : catastrophe aérienne ou explosion de gaz à proximité d’une école, décharge de déchets toxiques […].

« En fait personne n’était mort, les écoles étaient intactes, la pollution n’y était pas plus grave que dans le reste de la vallée, asphyxiée par le smog, et aucune rencontre du troisième type n’avait été signalée. La seule raison du courroux de ces « victimes » était l’insensibilité de Joy Picus à leur désir de ne plus faire partie de Canoga Park. Pour comprendre la teneur de cette colère, il importe de se rappeler quelques données fondamentales sur les banlieues résidentielles de Los Angeles :
1) Comme les Siciliens dans L’Honneur des Prizzi, les propriétaires de Los Angeles aiment leurs enfants mais ils aiment encore plus leur patrimoine immobilier
2) A Los Angeles, la notion de « communauté » (community) suppose l’homogénéité d’un quartier en termes de race, de classe et surtout de valeurs immobilières. Les noms des quartiers – c’est-à-dire les panneaux qui permettent d’identifier des secteurs comme « Canoga Park », « Holmby Hills » ou « Silverlake » –  n’ont aucun statut légal. Ils ne sont rien de plus que des faveurs accordées par les conseillers municipaux à des habitants ou à des commerçants qui ont su s’organiser pour faire reconnaître leur quartier.
3) Le « mouvement social » le plus puissant aujourd’hui en Californie du Sud est celui des propriétaires aisés regroupés sous la bannière de leur quartier pour en défendre l’exclusivité et préserver la valeur de leur patrimoine immobilier. C’est ainsi que plus de trois mille propriétaires de résidences situées sur les collines du secteur ouest de Canoga Park lancèrent en 1987 une pétition pour faire rebaptiser leur secteur « West Hills ». Pour les membres de l’Association des propriétaires de West Hills, il était inconcevable de devoir contempler depuis les patios de leurs villas à 400 000 dollars les minables habitations à 200 000 dollars qui s’étendaient à leurs pieds à l’est de la Platt Avenue. »

2. La ségrégation socio-spatiale en action

Cet extrait assez long est une illustration éclairante de notions de sociologie urbaine parfois difficiles à concrétiser en géographie. Los Angeles est un laboratoire urbain à l’échelle 1:1, un archétype de la ville tentaculaire, non verticale comme l’avait imaginé Fritz Lang mais horizontale. En cela, elle est aussi une anti-ville : horizontale, polycentrique, centrifuge … Les interminables banlieues de la mégapole sont un terrain de jeu idéal pour le sociologue acerbe et cynique qu’est Mike Davis. Ce texte illustre les enjeux de la périurbanisation en présentant les nimbies comme un mouvement puissant et déterminé, bien que ce type d'organisation soit par essence ultra-locale. Le terme de nimby est un acronyme de Not In My Backyard (N.I.M.B.), littéralement « pas dans mon jardin ». Il désigne les mouvements de propriétaires opposés à tout aménagement susceptible de faire baisser la valeur foncière de leur propriété.  En effet, tout aménagement supposé bénéfique à petite échelle (nationale ou régionale) tel qu'une autoroute ou un aéroport déclenche à grande échelle (locale) un mouvement de protestation nimby. En France, ces mouvements sont souvent liés à des projets d'infrastructures. Or les Nimbies décrits ici par Davis sont d’une autre espèce : ils militent pour empêcher que soient regroupés dans un même quartier des familles de classes sociales ou de couleur de peau différentes. L’enjeu ici est la création pour les résidents des « villas à 400000 dollars » d’un nouveau quartier, West Hills, distingué dans l’espace de Canoga Park où s’installent des « communautés » différentes dans des « villas à 200000 dollars » (seulement !). L’extrait pose la question de la ségrégation socio-spatiale à Los Angeles. La périurbanisation a accentué ce phénomène de séparation des classes sociales dans l’espace. En réalité la mixité sociale n’a jamais été la règle et tout espace urbain (et même rural) est organisé en fonction d’une hiérarchie sociale, qu’elle soit fondée sur les revenus ou sur d’autres critères (les castes dans les villages indiens). Ici cependant elle est remarquablement visible : les banlieues de Los Angeles sont un beau spécimen, un bel archétype de ségrégation socio-spatiale. L’un des problèmes de la ville est d’ailleurs la « municipalisation », mouvement qui voit les quartiers riches se séparer de la municipalité de Los Angeles pour ne pas avoir à payer les externalités négatives de la pauvreté. Ce mouvement centrifuge, exact opposé de l’intercommunalité à la française, accentue les inégalités de revenu entre les municipalités, à l’intérieur de l’agglomération de Los Angeles.

3. L'image de la périurbanisation


G_villes_Los_Angeles_westhillsSur la photographie aérienne verticale ci-contre, tirée de Google Earth, on s’est amusé à retrouver le quartier de Canoga Park cité par Mike Davis (Cliquez pour agrandir l'image). Une décennie plus tard, le Canoga Park est référencé dans Google Earth en tant que commune, de même que West Hills, qui a donc obtenu le divorce. L’image montre un bel exemple de discontinuité spatiale à West Hills, et il est particulièrement aisé de la découper en trois parties. On peut diviser l’image par une ligne verticale séparant un rectangle de désert et un rectangle urbanisé. Le rectangle urbanisé se divise à son tour en deux parties. Au nord s’étalent des villas de taille modeste. La quasi-totalité d’entre elles est dotée d’une piscine. Elles donnent directement sur des rues serpentant le long des courbes de niveau. Les jardins laissent entrevoir l’aménagement de terrasses : ce secteur de collines présente de fortes pentes. En bas du rectangle urbanisé, les villas et les jardins sont plus spacieux. La voirie est moins dense et on remarque l’absence totale de contact entre le quartier très riche et le quartier riche : la séparation est nette et les rues ne se rejoignent pas. A l’Ouest de la photographie s’étend le désert. Le climat est aride et la végétation est rare, ce qui nous donne un indice sur la consommation d’eau des villas et des jardins voisins. Entre le désert et la ville, une limite de comté, qui rappelle combien, à cette échelle, les limites administratives peuvent influencer l’organisation de l’espace. Cette photographie peut faire réfléchir à la fois sur le déterminisme (on voit, dans ces montagnes arides, que les limites de l’occupation humaine sont celles que les Hommes s’imposent eux-mêmes, et non les contraintes naturelles), et sur les enjeux de la périurbanisation, en terme de projet sociétal et de coût environnemental.

Jean-Benoît Bouron

Sources
Texte : Mike Davis, City of Quartz. Los Angeles, capitale du futur, éd. de La Découverte, 2000.
Image : Google Earth, 2007,2009

 

10 juin 2009

Les Iles d'Aran : un archétype insulaire

1. Un petit Connemarra insulaire
irlande_aran_paysage
La photographie ci-contre donne à voir un paysage pris sur l'archipel des Iles d'Aran, à l'Ouest de l'Irlande dans l'Océan Atlantique. Le premier plan montre l'herbe rase
d'un pré, visiblement brouté et non fauché. Les parcelles de taille très réduites sont toutes closes d'un muret de pierre. Un petit bâtiment d'élevage en tôle (une bergerie ?) montre que ce paysage n'est pas qu'hérité, il est toujours exploité. En cliquant sur la photographie pour l'agrandir, on remarque à l'horizon les côtes du Connemarra, célèbre province d'Irlande occidentale. Les îles d'Aran sont, en quelque sorte, un petit Connemarra insulaire, les montagnes en moins. Elles sont reliées au "Mainland", la "terre principale" selon l'expression utilisée par les insulaires pour désigner l'Irlande, par un bateau qui interrompt son service les jours de forte tempête. Les tempêtes recréent donc temporairement l'isolement qui fut celui de l'archipel avant la mise en place d'une liaison régulière. Les îles d'Aran sont des îles au large d'une autre île, un "bout du monde".

2. Un paysage construit

irlande_aran_vue_aerienne_verticaleLe paysage des Iles d'Aran visible sur cette photographie aérienne verticale est un paysage typiquement irlandais de prairies consacrées à l'élevage ovin. La photographie de paysage a été prise depuis la route visible au sud-ouest. Les parcelles sont de taille très réduite et de forme quadrangulaires, mais il ne s'agit pas de bocage car elles sont entourées par des murets de pierre sèche et non de haies vives. La photographie aérienne a une texture intéressante, feutrée, évoquant une couverture rapiécée. Cette texture est liée à l'absence d'ombres portées. Il s'agit d'un paysage dominé par l'horizontalité. L'arbre notamment brille par son absence ; c'est un effet bien connu de l'action conjuguée des vents marins et du sel, et une conséquence de la faible épaisseur des sols. Ces sols sont d'ailleurs une construction humaine au même titre que les habitations ou la route goudronnée qui traverse le paysage : ils ont été fabriqués par l'apport d'algues et de fumure animale et par un épierrage patient. C'est que la terre est rare sur cette île, à tous les sens du terme. Les îliens ont donc dû composer avec les potentialités limitées du milieu.

3. L'insularité, un isolement

L'insularité isole, c'est même son sens étymologique. Elle isole les espèces animales et végétales, et cette année consacrée à Charles Darwin nous rappelle le rôle joué par l'archipel des Galapagos sur sa théorie de la sélection des espèces. Elle isole les hommes également : la mer est une discontinuité, les îliens sont séparés des continentaux par des points de rupture de charge. Le cliché veut donc que les insulaires soient, comme les montagnards, des attardés ou des résistants. Dans les deux cas le milieu est perçu comme un refuge, contre le progrès ou contre l'invasion. L'homme d'Etat lorsque son heure a passé, termine sa carrière loin du monde, à Sainte-Hélène ou sur l'île de Ré. Cet isolement présumé fait de l'île un conservatoire, tant pour les espèces naturelles (parc national de Port-Cros en Méditerranée) que pour les activités humaines.

irlande_histoire_texte_nbouvierNicolas Bouvier, qui dans son Journal d'Aran a su mieux que personne raconter les paysages de l'archipel, alimente joyeusement l'idée préconçue selon laquelle ces îles sont un conservatoire vivant, évoquant par exemple la venue d'un philologue désireux d'étudier un gaëlique qui passe pour être le plus "pur" d'Irlande. Dans l'extrait ci-contre, il évoque avec humour les paysages du Connemarra et l'histoire "en creux" de l'Irlande. Il s'agit également d'une réflexion sur l'insularité. L'Irlande semble en effet avoir échappé à l'histoire européenne, à cause de son insularité. On peut aussi inverser le raisonnement et se demander si ce n'est pas parce qu'elle est restée en marge de l'histoire que l'île a cultivé ses particularisme. En tout cas cet extrait fait réfléchir sur les fondements de l'identité européenne tels qu'ils sont présentés dans les manuels scolaires. La romanité, la participation effrénée à la première révolution industrielle ou la prise de conscience d'un destin commun lors des guerres mondiales, sont présentés comme les ferments de la construction européenne. Or pour Bouvier l'Irlande n'a pas plus participé à ce "destin" que, pour prendre un exemple tout à fait au hasard, la Turquie ...
Pour filer la comparaison, l'Irlande a également en commun avec la Turquie les virulents débats sur la laïcité. La première, véhémentement catholique, gagnait son indépendance de l'Angleterre protestante, au moment où la seconde de dotait d'une constitution laïque. En Irlande comme en Turquie, ce débat est loin d'être clos, comme le montre le débat sur le divorce en Irlande dans les années 1990. (lire à ce sujet le passionnant Christopher Hitchens, Comment la religion empoisonne tout, Belfond, 2009.)

Rédaction : Jean-Benoît Bouron, conseils : Adrien Doron, Anna Cristofol, Lucie Diondet

Sources :
Photographie de payage : Jean-Benoît Bouron / Lucie Diondet, 2009
Vue aérienne : Google Earth, 2009
Texte : Nicolas Bouvier, Journal d'Aran et d'autres lieux, Petite bibliothèque Payot, Ed. Payot & Rivages, 1990, 1993, 2001

03 juin 2009

Marseille : une métropole maritime

1. Une métropole méditerranéenne

marseille_vieuxport_vueoblique

L'ascension de la colline sur laquelle trône Notre-Dame de la Garde peut s'avérer être un exercice difficile lorsque le soleil écrase Marseille, mais la vue offerte au sommet mérite cet effort (ci-contre). Le regard se dirige ici vers le Nord depuis le parvis de N-D de la Garde. Au premier plan, les immeubles aux toits de tuile descendent vers le Vieux Port. On remarque à l'arrière-plan le quartiers des ports, aux noms poétiques (La Joliette), qui nous rappellent que Marseille est une métropole maritime dont le port reste le premier du pays (1). La ville soigne d'ailleurs son image de métropole comme l'indique le nom de la communauté urbaine (Marseille Provence Métropole) ou le projet Euroméditerranée. Il s'agit d'un vaste chantier de rénovation urbaine dont les travaux sont visibles depuis l'autoroute A55 en entrant dans la ville et dont le point culminant est la tour CMA-CGM bien visible sur la photographie (à l'arrière plan, à droite des ports). S'il est aussi important pour la ville d'affirmer son statut de métropole régionale, c'est qu'il ne va pas de soi. Le département et a fortiori la région sont multipolaires. Dans son environnement proche, Marseille est concurrencée par Gardanne ou Aix-en-Provence (dans le domaine culturel notamment), chacune de ces villes ayant sa propre communauté de communes. Le port autonome de Marseille est partagée entre les ports strictement marseillais et la Zone Industrialo-Portuaire de Fos-sur-Mer et de l'étang de Berre.

2. Une cité tournée vers la mer

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Le Vieux-Port, autour duquel s'est développé la ville autrefois, n'est aujourd'hui qu'un petit port de plaisance, mais il représente à l'origine un site portuaire exceptionnel. Les premiers à l'avoir compris sont les Phocéens. Une plaque scellée sur le Vieux-Port rappelle en effet qu'au VIe s. av. J.C., les habitants de Phocée, cité grecque d'Asie Mineure, sont venus s'installer ici. Avant d'être une métropole régionale, Marseille a donc été une colonie ... d'une ville d'Asie. La carte de l'IGN (ci-contre, cliquez pour zoomer) permet de mieux comprendre l'intérêt du site. Cette partie du littoral méditerranéen est une côte à calanques, dont celle de Cassis n'est que le plus fameux exemple. Les chaînes péri-alpines de la région, Sainte-Baume ou Etoile, sont orientées Est-Ouest. Elles se prolongent donc par des avancées vers la mer (comme à l'Est de N-D de la Garde), tandis que les vallées forment des rentrants. Les vallées, ennoyées lors de la dernière déglaciation, forment ce qu'on appelle dans le Midi les calanques. Chacune de ces calanques est un port naturel, abrité de la houle et du vent, et le Vieux-Port n'est que l'un de ces sites, de même que le port de Cassis. Marseille possède en outre l'avantage de se trouver au fond d'une vaste rade abritée, dont l'entrée est gardée au Sud par les îles du Frioul.

3. Plus belle la ville ?

marseille_pblv_mistralLa série de France 3, Plus belle la vie, met en scène un quartier marseillais idéalisé, le Mistral, qui s'inspire du quartier du Panier (voir sur la photographie ci-contre  le décor de la série). On peut aisément relever dans la série les nombreux clichés qui concernent la ville (ensoleillée, cultivant un certain art de vivre méridional), mais les problèmes de Marseille n'y sont pas pour autant occultés : racisme, criminalité, spéculation immobilière ou corruption offrent autant d'occasions de faire rebondir le scénario (rudimentaire) d'une série qui dure. Les personnages sont (un petit peu) plus métissés que dans reste du paysage audiovisuel français. Or, c'est peut-être ce métissage, réel, qui fait de Marseille une véritable métropole méditerranéenne, plus que les projets économiques ou d'urbanisme. Etrangement, ce n'est pas sur cet aspect que s'axe la communication de la ville.

rédaction : Jean-Benoît Bouron, conseils : Adrien Doron, Anna Cristofol

Notes
(1) en trafic de marchandises, source Ministère du transport, 2008

Sources des images
Photographie de Marseille : Lucie Diondet, 2009. / Carte : IGN, Géoportail, 2009. / photographie du décor du Mistral : France 3, 2009

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