La Géothèque : Le Blog

05 septembre 2010

Honfleur par Flaubert : une géographie du sensible

honfleur_carte2"Un lundi, 14 juillet 1819 (elle n'oublia pas la date), Victor annonça qu'il était engagé au long cours, et, dans la nuit du surlendemain, par le paquebot de Honfleur, irait rejoindre sa goélette qui devait démarrer du Havre prochainement. Il serait, peut-être, deux ans parti.

La perspective d'une telle absence désola Félicité ; et pour lui dire encore adieu, le mercredi soir, après le dîner de Madame, elle chaussa des galoches, et avala les quatre lieues qui séparent Pont-l'Evêque de Honfleur.

Quand elle fut devant le Calvaire, au lieu de prendre à gauche, elle prit à droite, se perdit dans des chantiers, revint sur ses pas ; des gens qu'elle accosta l'engagèrent à se hâter. Elle fit le tour du bassin rempli de navires, se heurtait contre des amarres. Puis le terrain s'abaissa, des lumières s'entrecroisèrent, et elle se crut folle, en apercevant des chevaux dans le ciel.

Au bord du quai, d'autres hennissaient, effrayés par la mer. Un palan qui les enlevait les descendait dans un bateau, où des voyageurs se bousculaient entre les barriques de cidre, les paniers de fromage, les sacs de grain ; on entendait chanter des poules, le capitaine jurait ; et un mousse restait accoudé sur le bossoir, indifférent à tout cela. Félicité, qui ne l'avait pas reconnu, criait « Victor ! » ; il leva la tête ; elle s'élançait, quand on retira l'échelle tout à coup.

Le paquebot, que des femmes halaient en chantant, sortit du port. Sa membrure craquait, les vagues pesantes fouettaient sa proue. La voile avait tourné. On ne vit plus personne ; - et, sur la mer argentée par la lune, il faisait une tache noire qui s'enfonça, disparut."

Gustave Flaubert, Un cœur simple, 1877.


On aimerait parfois que la géographie soit écrite comme un conte de Flaubert. L'un des objectifs de la géographie est de décrire, d'expliquer, de comprendre l'espace des Hommes. Cet objectif fait référence au sensible, car il faut bien accéder à l'espace par les sens pour le décrire et l'expliquer. Bien souvent, on se limite dans cette description aux éléments visuels, horizontalement (photographie ou croquis de paysage) et surtout verticalement (plan, carte, photographie aérienne...). La littérature est là pour nous rappeler qu'un espace n'est pas seulement visible en deux ou trois dimensions, il est également audible, tactile, odorant ... Dans l'extrait précédent, Flaubert décrit une expérience spatiale sensible (un trajet de quatre lieues aboutissant à la ville de Honfleur dans le Calvados). Cette expérience est évidemment visuelle ("des lumières s'entrecroisèrent", "sur la mer argentée"), mais aussi auditive ("hennissaient", "on entendait chanter des poules", "jurait", "criait", "en chantant"), tactile ("se heurtait", "se bousculaient") et même odorante avec les "barriques de cidre" et les "paniers de fromages".

fremont_espace_vecu_0001

Il s'agit bien d'un espace vécu, formidablement illustré. Armand Frémont, l'inventeur de cette notion, s'est d'ailleurs appuyé sur la littérature pour l'illustrer. (carte ci-contre)(1). L'espace est d'autant plus vécu qu'il est parcouru par l'héroïne. On peut retracer son parcours ; le "calvaire" évoqué par Flaubert correspond peut-être à celui signalé par la carte IGN au lieu dit "La Croix Rouge". De plus, l'extrait souligne le rapport de dépendance entre le vieux port de Honfleur et le port du Havre, construit au XVIe siècle par François Ier sur un site plus favorable au grand commerce. Les marchandises entassées sur le quai attendent de traverser l'embouchure de la Seine, qu'aucun pont ne traverse avant Rouen, et ne quitteront la France qu'à partir du Havre. Ce rapport de domination s'est renforcé depuis. Le port du Havre est le 5e port pour le trafic conteneurs du Northern Range avec 7,2% du trafic (2). L'importance économique du port de Honfleur est aujourd'hui négligeable en terme de trafic de marchandises (3). C'est un autre secteur de l'économie qui y est valorisé, celui du tourisme. Félicité, l'héroïne de Flaubert y découvrirait aujourd'hui des sensations différentes.

honfleur_port_photohonfleur_croquis_photo

Le bassin est plus calme : les petits bateaux de plaisance ont remplacé les paquebots(4) à destination du Havre, on n'y embarque plus de chevaux. Les quais sont toujours bruyants cependant : on entend les conversations des touristes attablés, et en arrière-plan, la circulation automobile et un joueur de cornemuse écossaise. L'odeur de la mer est dominée par les odeurs de cuisson des nombreux restaurants avoisinants. Le toucher est peut-être moins sollicité que dans la bousculade de l'embarquement décrit par Flaubert, mais il est remplacé par le goût des plats et boissons consommés par les touristes. Le mouvement et l'activité se sont déplacés d'une interface (entre le quai et le bassin) à une autre (entre le quai et le rez-de-chaussée des maisons). On peut tenter de cartographier les sensations non visibles sur la photographie ci-contre, c'est l'objet du schéma proposé. Précisons qu'il n'est pas certain qu'il s'agisse du même bassin que celui décrit par Flaubert. Le bassin photographié ci-contre était sans doute dévolu aux bateaux de pêche.

honfleur_croquis

honfleur_lehavre_panoramaSi Félicité revenait à Honfleur aujourd'hui, et qu'elle restait sur la D62

 

qui longe le revers du talus, elle aboutirait à Notre-Dame-de-la-Grâce, qui offre un large panorama sur l'embouchure de la Seine. Munie de son appareil-photo numérique, Félicité pourrait immortaliser cette vue, de la pointe du Havre jusqu'au pont de Normandie (que Victor pourrait aujourd'hui emprunter, en dépit de son tarif prohibitif, pour se rendre au Havre). On peut se plaire à imaginer la description que Flaubert pourrait offrir des raffineries et du pont à haubans. (Loin de moi l'idée de suggérer un sujet de rédaction pour collégiens !). A défaut, on devra se contenter d'un croquis interprétatif (ci-contre).

Photographies et rédaction : Jean-Benoît Bouron

 

(1) carte tirée de Frémont A., 1999 (2e édition), La région, espace vécu, Paris, Flammarion (collection champs)

(2) source : Port Authority of Hamburg, 2002. Le trafic conteneur du Havre s'élève à 2 240 000 EVP (entrées+sorties) et à 22 millions de tonnes, le trafic des liquides en vrac s'élève à 46 millions de tonnes (62% du total), source : Grand Port Maritime du Havre, 2009.

(3) Son trafic total de 500 000 t. est à comparer avec celui du Havre (74 000 000 t.). Source : Direction régionale de l’équipement Basse-Normandie, 2008)

(4) Le terme est à entendre dans son sens premier : "Navire de dimension moyenne aménagé pour le transport du courrier et des passagers" (source: CNRTL)

Posté par geotheque à 13:36 - Commentaires [5] - Rétroliens [0]
Tags : , , , , , , , , ,


02 septembre 2010

Des photographies de "ville moche" à Dijon ?

Après plusieurs mois de suspense haletant, nous tenons le grand gagnant de notre concours « photographier la France moche » ! Le vainqueur et seul participant a réussi un double pari : montrer les facettes les plus subjectivement « moches » d’une ville réputée pour la beauté de son architecture, d’une part, et d’autre part faire de belles photographies de ces quartiers moches. Cette attitude est très géographique : le photographe dijonnais a d’emblée situé son travail dans la périphérie de Dijon, dans tous les sens du terme. C'est une périphérie spatiale, banlieue ou espace périurbain, mais également une périphérie fonctionnelle, un espace dépendant du centre et dominé par lui. Il s’agit enfin d’une périphérie vécue, d’espaces déconsidérés dans les mentalités dijonnaises. Ils sont à l’opposé de l’image que la ville véhicule dans l’inconscient collectif (une recherche sur Google images peut offrir un aperçu relativement pertinent de cette image.) En montrant que ces espaces marginaux, oubliés volontairement et inconsciemment, peuvent posséder une esthétique propre, le photographe rappelle (si besoin était) que l’esthétique de l’habitat reste absolument subjective, et qu’un quartier périphérique désigné comme « moche » par les habitants du centre-ville peut être considéré comme beau par une partie de ses propres habitants. Les travaux effectués dans l’enseignement secondaire sur la perception par les adolescents de leur quartier montrent que l’attachement sentimental à celui-ci l’emporte souvent sur les codes habituels de l’esthétique urbaine(1).

 

photo1_echangeur

photo2_echangeur

photo3_carrefour

photo4_souterrain

photo5_toison_d_or

photo6_fontainedouche

Les photographies 1 à 5 présentent plusieurs points communs. Elles représentent des espaces très faiblement appropriés. Personne n'habite sur ces bretelles d'accès ni dans ces zones commerciales. Ce sont des espaces fortement marqués par la mobilité et par les temporalités. Leur appropriation passe par des temps forts (la fin d'après-midi, le samedi) et des "temps faibles", où ils sont peu fréquentés ou entièrement déserts (la nuit, le dimanche). Ce sont les espaces du nouveau nomadisme contemporain. Les photographies les montrent à chaque fois sous un angle inhabituel : de nuit et en hiver. Ce parti pris leur donne un aspect particulier. D'un côté, les indices de la présence de l'homme sont omniprésents à travers les revêtements, l'éclairage artificiel, les constructions, et jusqu'au peu de végétation entièrement reconstituée (pelouses sur les bordures de la chaussée). D'un autre côté, les humains sont absents de tous les clichés : la nuit et la neige recouvrent le paysage, et on n'observe aucun passant, ni même une automobile. Seul la photographie n°2 laisse deviner la circulation, réduite à de fantomatiques lignes lumineuses.

La photographie n°6 est différente. Il s'agit cette fois d'un paysage, pris depuis un point de vue offert par un promontoire situé sur la commune de Talant. On voit au premier plan le lac artificiel du Chanoine Kir, retenue d'eau sur le cours de l'Ouche, espace de loisirs pour les Dijonnais. Au second plan s'étale un quartier de grands ensembles, situé sur le territoire communal de Fontaine d'Ouche. L'architecture du quartier est familière, ainsi que sa localisation sur un site enclavé entre le canal et le lac au Nord-Est, et un talus dont le commandement représente une quarantaine de mètres au Sud-Ouest (Le commandement est l'altitude du talus). On retrouve une disposition comparable à La Duchère à Lyon par exemple. L'arrière-plan laisse apparaître le front du talus, sur lequel se déploie un quartier pavillonnaire bien visible sur la photographie aérienne verticale. Le procédé photographique du panorama, ainsi que l'heure de la prise de vue (le crépuscule), rappelle les cartes postales de paysages naturels ou urbains renommés. Le photographe crée ici un décalage entre le sujet (un quartier de grands ensembles) et son traitement. On peut donc montrer les quartiers sensibles autrement que par une photographie des immeubles en contre-plongée, traitement habituel dans la presse et qui renforce leur aspect impressionnant, voire inquiétant. Ici, l'image est dominée par les lignes de force horizontale, ce qui contribue à la rendre apaisante. Sur cette image, la France présupposée "moche" ressemble beaucoup aux quartiers résidentiels aisés de la Côte d'Azur (Le quartier de La Californie sur les hauts de Canne par exemple).

On trouvera ci-après la localisation des clichés précédents sur des photographies aériennes, et leur auteur nous a également fourni leurs coordonnées géographiques.

carte_1_et_2carte_3_et_4 

carte_5

carte_6


















































Rédaction : Jean-Benoît Bouron


Crédits des photographies :

© Yoman

lien facbook : http://www.facebook.com/pages/Yoman/135089729377

lien flickr : http://www.flickr.com/photos/yomanphoto/

lien site internet : http://www.gulsproductions.com

Notes
(1) Je suis vivement intéressé par toute personne possédant des éléments bibliographiques pour complé
ter ce postulat

Posté par geotheque à 12:43 - Commentaires [1] - Rétroliens [0]
Tags : , , , , , , , , , ,

18 mars 2010

Quelques informations

Je vous avais promis un deuxième épisode sur la ville moche ... Et puis non ! Pour ceux que le sujet passionne, vous pouvez toujours lire l'article de Gilles Fumey paru sur les cafés géographiques :
http://www.cafe-geo.net/article.php3?id_article=1863

Néanmoins je n'ai pas dit mon dernier mot sur le sujet. J'organise ici même un concours de photos de la "France moche". Faites-moi parvenir vos photos en postant un lien en commentaire, ou en écrivant à
concours.francemoche@gmail.com. Les meilleures photos seront publiées ici même et je ne manquerai pas  le cas échéant d'afficher les liens que vous me ferez parvenir vers votre site.

Enfin j'ai le plaisir de vous annoncer ma participation aux journées de la cartographie, organisées par le Comité Français de la Cartographie le 2 avril 2010 à Rouen. Ma contribution, intitulée "Cartographier l'imaginaire : un exercice géographique", sera disponible sur mon site La Géothèque.

Posté par geotheque à 22:28 - Actualités du blog - Commentaires [2] - Rétroliens [0]
Tags : , ,

11 février 2010

"ville durable" contre "ville moche"

Un café géographique au thème alléchant s'est tenu au café de la Cloche ce mercredi 10 février 2010 : "marcher dans la ville, marcher à Lyon"(1). Les deux intervenants, François Bregnac et Sonia Lavadinho, y ont évoqué l'évolution récente des pratiques urbaines en termes de mobilités. Sonia Lavadinho a d'ailleurs rappelé que le mot mobilité, focalisé sur les besoins des utilisateurs, tendait à remplacer celui de transport, focalisé sur le mode.  François Bregnac a  évoqué la remise en question du tout-automobile qui a fait émerger des nouveaux modes (à l'image du vélo'v lyonnais). L'espace dévolu à la voiture ne cesse de reculer dans les centre-villes et Lyon en est un bon exemple (avenues passant de quatre à deux voies, aménagement des berges du Rhône). C'est, au fond, la hiérarchie des modes qui est remise en cause,  le trafic automobile devant laisser une place croissante à la circulation en bus et en bicyclette, mais aussi à la bonne vieille marche à pied. Cela n'est pas sans rappeler la chanson de Jean Boyer chantée par Georges Brassens, Pour me rendre à mon bureau(2), évoquant les restrictions pendant la Seconde Guerre Mondiale.

city_lounge_sankt_gallenLa marche est donc à la mode : les chercheurs sont de plus en plus nombreux à travers le monde à en faire leur thème d'étude. En outre, toujours selon l'intervenante, les enquêtes sur les déplacements des ménages révèlent une diminution de la part de l'automobile et une augmentation de celle de la marche. La marche évoquée lors de ce Café Géo est une marche urbaine, ludique et branchée, et la liste des exemples défile, diaporama à l'appui. Dans les villes des pays riches se multiplient les places interactives,  les stations de métro tendance, les places "lounge" (ci-contre)(3) et même les arrêts de bus intelligents(4). L'individu entre ainsi en interaction avec la ville parcourue à pied, le plus souvent par l'intermédiaire de sa technologie "embarquée", téléphone portable ou iphone (vous avez dit aïe-faune ?).

plan_zurich_ville_durableOn ne peut que se réjouir de cette tendances actuelle de l'urbanisme à prendre en compte la marche à pied. Mais tous les exemples évoqués précédemment concernent des centre-villes, et ne sont pas forcément généralisables aux périphéries urbaines. Cette fracture sociale des mobilités a été en partie l'objet du débat qui a suivi l'intervention. Il s'agit là certainement du plus grand défi du renouveau urbain : comment appliquer le développement durable aux périphéries des villes ? Car si l'utopie de la "ville durable" n'est pas encore réalité, c'est bien parce que les villes durables actuelles sont en réalité des "centre-villes durables", à l'image de Zurich. Le plan ci-contre (5) montre que les aménagements de cette vitrine écologique (requalification du bâti, parkings à tarif dissuasif) visent en réalité a éliminer la circulation automobile, la pollution, et la pauvreté ... du centre-ville. C'est-à-dire à repousser les problèmes vers la périphérie.


couverture_telerama_france_mochePour une part croissante de la population, la réalité de l'espace vécu ne réside donc pas dans les projets de places interactives et ludiques à Bâle ou à Rotterdam, mais dans la couverture du Télérama paru ce même mercredi(4) : "Halte à la France moche !"(ci-contre). Cette "France moche", c'est celle des périphéries lointaines de villes, des zones d'aménagement concerté et des lotissements pavillonnaires. La couverture montre les trois principaux ingrédients de cette "mocheté" : l'emprise excessive des réseaux (voiries, lignes électriques aériennes), les constructions précaires en matériaux "pauvres" (hangars commerciaux) et la prolifération d'enseignes publicitaires criardes. C'est le paysage des "entrées de villes", si décrié mais si familier ... Il y a tant à dire sur le sujet que cela nous donnera l'occasion d'une autre note !


Jean-Benoît Bouron

Notes :
(1) voir la présentation sur le site des Cafés Géographiques

(2) Cliquez ici pour lire les paroles et ici pour écouter sur Deezer.
(3) http://archide.wordpress.com/2008/11/05/city-lounge-in-st-gallen-switzerland/
(4) Cet arrêt de bus est le résultat du travail du laboratoire Senseable du M.I.T. : http://senseable.mit.edu/bus_stop/
(5) document tiré de PIGEON, Patrick, Ville et environnement, Nathan université, 1999.
(6) Télérama n°3135 du 13 au 19 février 2010

Posté par geotheque à 19:16 - Commentaires [4] - Rétroliens [0]
Tags : , , , , , , , ,

15 janvier 2010

Séisme à Haïti et géographie de l'immédiat

haiti_quartier_avanthaiti_quartier_apr_sDans un billet du 14/01/2010, Erwan Cario nous apprend qu'il est déjà possible de visualiser sur Google Earth les effets du séisme qui a frappé Haïti le 12 janvier (1). L'article est bref mais riche en images.  Nous prenons la liberté d'en reproduire deux ici (ci-contre à droite), car elles peuvent faire l'objet d'une analyse géographique. L'étude des risques est d'ailleurs une branche à part entière de ce qu'on appelait jadis la géographie physique.

Commençons d'abord par une rapide critique du document constitué de deux photographies aériennes verticales. Dans sa version originale, il est accompagné d'une courte légende : "Un quartier de Port-au-Prince" (et le couple de photographies suivant est légendé : "Un autre quartier de Port-au-Prince").  Il faut songer, à présent que les photographies aériennes tirées de logiciels ou de sites internet sont un document incontournable, à la façon de les légender et de les citer en source. Il me semble qu'il faut leur donner un titre comportant une indication de localisation précise. J'ai retrouvé la localisation de cette image, et je propose donc ce titre : "Quartier de la rue pavée et de la cathédrale Notre-Dame avant et après le séisme, Port-au-Prince, Haïti". Il faudrait également donner les coordonnées géographiques (latitude et longitude) et l'altitude de la prise de vue, pour permettre à tout lecteur de retrouver la photographie.(2)

Ces photographies nous apprennent beaucoup sur la géographie urbaine d'Haïti(3). La trame de la voirie, rectiligne et orthogonale, rappelle qu'il s'agit d'une ville coloniale, fondée par les Français au XVIIIe siècle. Les matériaux utilisés sont caractéristiques des villes tropicales, notamment la tôle bleue ou rouge des toits. La présence d'un édifice religieux (cathédrale Notre-Dame) rappelle le catholicisme légué par la colonisation, pas encore supplanté par les religions évangéliques très dynamiques ici. La photographie du haut montre une circulation automobile raisonnable, ce qui ne doit pas tromper : d'autres photos montrent au contraire des rues véritablement engorgées, le problème de la circulation étant un autre point commun des grandes agglomérations du Sud. L'ampleur des destructions elle-même est difficile à évaluer à partir de cette photographie. On remarque surtout la disparition des toits, mais cela ne permet pas de rendre compte du désastre, puisque les toits en tôles permettent justement de limiter les dégâts en cas de cyclone (par opposition aux toits en tuiles par exemple, ils causent des dégâts plus modestes en tombant ou en s'envolant). On remarque également l'interruption de la circulation automobile entre les deux photographies. Enfin, il faut noter la permanence de la végétation d'une photographie à l'autre : les arbres préfèrent les séismes aux cyclones.

haiti_cat_notre_dameUn portfolio disponible sur le blog du Monde "Amériques"(4) permet de se rapprocher du sol grâce à des photographies aériennes, obliques et non verticales cette fois. (ci-contre, à gauche) On retrouve la cathédrale Notre-Dame, avec une légende qui n'a aucun rapport puisqu'elle précise que les fidèles sont rassemblés à Pétion-Ville. Pétion-Ville est une commune de la banlieue de Port-au-Prince, alors que cette cathédrale se situe dans le centre, non loin du palais présidentiel. La façade de cette cathédrale, restée debout au milieu des décombres, n'est pas sans évoquer la célèbre silhouette de l'église détruite se dressant dans Berlin en ruines après la Seconde Guerre Mondiale.

Au délà de la terrible réalité du séisme, ces photographies aériennes soulèvent d'autres questions. La géographie n'échappe pas à la course à l'immédiateté qui caractérise l'accès à l'information. Alors que les premières descriptions de l'île d'Hispañola(5) ont mis des mois à parvenir aux cartographes néerlandais au XVe siècle, les photographies aériennes du séisme parviennent au monde  entier quelques jours seulement après la catastrophe. Chacun peut constater, de haut et sans prendre de risque ni même se déplacer, l'ampleur des dégâts. Tous des voyeurs, ou tous des Voltaire ?(6) En tout cas, on peut tirer des deux photographies verticales une dernière information : la seconde photographie est plus nette. Le séisme a donc permis d'améliorer la couverture aérienne de Port-au-Prince dans Google Earth. On ne doute pas que rares Haïtiens ayant encore accès à internet y trouveront une consolation.

rédaction : Jean-Benoît Bouron, photographies : Google Earth/Erwan Cario, AFP/Vincente Raimundo

Notes et sources

(1) Cario, Erwan,  "Haïti après, sur Google Earth", sur le blog Ecrans de Libération, 14/01/2010*

(2) Je n'ai pas ces coordonnées, ayant retrouvé ce quartier sur Google Maps et non sur Google Earth (au prix d'une exploration fastidieuse !). Pour le retrouver, utilisez les mots clés "Rue Pavee, Port-au-Prince, Département de l'Ouest, Haïti" dans le champ de recherche de Google Maps;

(3) D'après l'excellent blog "Langue sauce piquante" des correcteurs du Monde, le H initial du mot Haïti est officiellement muet. On peut donc écrire "d'Haïti" et "en Haïti".

(4) anonyme, "Vues aériennes d'une ville dévastée", portfolio sur le blog Amériques du Monde.fr, photographies AFP/Vincente Raimundo, 2010

(5) Hispañola est le premier nom donné à l'île par Christophe Colomb, renommée ensuite Santo-Domingo (Saint-Domingue) et partagée entre Haïti côté français et la République Dominicaine côté espagnol.

(6) Voltaire a tiré une partie de son Candide de réflexions inspirées par le séisme survenu à Lisbonne en 1755.

Posté par geotheque à 13:22 - Commentaires [2] - Rétroliens [0]
Tags : , , , , , , , , ,




06 janvier 2010

Ainsi fond, fond, fond... la neige sur les marronniers

Une fois n’est pas coutume, après une longue période de latence, c’est par un marronnier que ce blog commence l’année 2010. Un marronnier, dans le jargon de la presse, est un sujet banal qui revient chaque année à échéance régulière et fournit un sujet de reportage à peu de frais : la rentrée des classes, les soldes ... et bien sûr le climat. Bien qu’on ne puisse pas prévoir les épisodes climatiques remarquables, chaque saison a son marronnier… Au printemps, les giboulées occasionnent un reportage sur les vignerons ou maraîchers sinistrés. La sécheresse touche inévitablement le midi chaque été : c’est même une caractéristique du climat méditerranéen. L’automne est la saison des inondations ou, à défaut, de l’été indien et de son exceptionnelle douceur (les reportages s’attarderont alors sur les terrasses des cafés). « Exceptionnelle » car le sujet a beau être un marronnier, il lui est nécessaire de revêtir les dehors du sensationnel.

 

journalTF1Ainsi, on a pu entendre ce quatre janvier, dans le journal de 20h de TF1(1), à propos des chutes de neige à Grenoble : « du jamais vu depuis 2005 » ! (ci-contre) On n’a pas tous les jours un épisode neigeux jamais vu de mémoire de Grenoblois, mais remonter seulement quatre ans en arrière affadit la comparaison. On entendra peut-être, un jour : « des chutes de neige jamais vues depuis l’hiver dernier ! ». Toujours est-il que la neige a sérieusement perturbé la circulation en Rhône-Alpes (c’est l’objet principal du reportage de TF1). Le dossier proposé par Météo France sur son site internet intitulé « La neige en plaine » donne quelques explications à ce problème. Jérôme, prévisionniste à Météo France, qui ne semble pas avoir de patronyme, nous explique dans ce dossier(2) la différence entre les différentes « sortes de neige ». Les températures inférieures à -5°C engendrent une neige « légère et poudreuse » qui « contient peu d’eau liquide ». C’est celle qui fait le bonheur des skieurs. Entre 0°C et -5°C la neige devient « humide et collante », or « c’est la plus fréquente en plaine et la plus indésirable ». Elle pose des problèmes d’adhérence sur la route et peut se transformer en glace si elle est compressée. Si la neige pose problème dans les agglomérations en plaine, c’est aussi parce qu’elle est moins habituelle. Jérôme nous explique qu’ « un enneigement de 5 cm perturberait davantage Paris ou Perpignan que Grenoble ou Tarbes. » Si la neige lourde, celle qui contient le plus d’eau, est la plus fréquente en plaine, c’est que les températures ne descendent que modérément en dessous de 0°C. L’effet de l’altitude sur les températures n’est plus à démontrer : les géographes qui gardent quelques souvenirs de la lecture de Demangeot(3) se rappellent qu’on perd 0,5°C de température moyenne pour 100 m d’élévation.

 

lyon_neigeLa neige en plaine surprend, donc, et à plus forte raison dans les grandes agglomérations, où la température est souvent (semble-t-il) supérieure d’un degré à celle des campagnes environnantes. Elle « surprend », elle « gêne », et elle « perturbe ». L’espace vécu de la population âgée se rétracte provisoirement à la sphère domestique (cela signifie en jargon de géographe que les vieux restent chez eux). Il existe cependant une partie de la population pour qui la neige est une joie presque indicible : les enfants, pour lesquels elle transforme la ville en un gigantesque terrain de jeux. Les enfants ruraux ont d'ailleurs un avantage notable sur les enfants urbains, puisqu’ils peuvent espérer une interruption des services de ramassage scolaire, ce qui ajoute à la joie de la neige celle de rater l’école. On peut soupçonner également de nombreux adultes de ressentir secrètement, devant le paysage enneigé, une joie enfantine qu’ils croyaient révolue. Comment expliquer cette émotion ? La photographie (ci-contre, à droite) donne à voir la ville de Lyon sous la neige. On reconnaît au premier plan les cours intérieures des pentes de la Croix-Rousse. Au deuxième plan, la Saône s'écoule devant le quartier Saint-Paul. A l'arrière plan enfin on devine la modeste skyline(4) dominée par la tour Part-Dieu, dite "du Crédit Lyonnais" et surnommée le "crayon".


nuancierExtrayons de cette photographie un nuancier (ci-contre, à gauche). Il en résulte un camaïeu de bleu (pouvant tirer sur le violet à cause du rouge des murs et des toits). Même si les couleurs de la photographie n'ont que peu à voir avec celles de la réalité, elles laissent entrevoir ce que l'œil peut percevoir d'un paysage de neige au lever du jour. La prédominance des bleus explique peut-être en partie l'émotion ressentie face à ce paysage, notamment lorsqu'il s'agit d'un paysage connu. Notons que sur la photographie, la neige n'est pas blanche mais bleu clair (en haut à gauche du nuancier). Luc Bureau, géographe québécois, évoque même dans La Géographie de l’hiver dernier(4), un désir de neige pour parler de cette attirance exercée par la neige (pour montrer que, comme le désir de rivages de Corbin, elle est une construction mentale et culturelle). Que le premier à n’avoir pas ressenti cette attirance me jette la première … boule de neige.

Rédaction : JB Bouron - Photographie : Lucie Diondet

Notes :

(1) journal de 20h de TF1 le 04/01/2010
(2) site internet de Météo France (ni auteur, ni date)
(3)DEMANGEOT Jean, Les milieux naturels du globe, Masson, 1992, p.160. Ce manuel d’introduction à la géographie physique est un classique pour les étudiants en géographie.

(4)La skyline est la ligne dessinée sur l'horizon par les immeubles, notamment dans les villes d'Amérique du Nord.

(5)BUREAU Luc, "Désir de Neige", in La Géographie, n°5, hiver 2009, pp.60-63

 

Posté par geotheque à 11:50 - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
Tags : , , , , , , , ,

28 août 2009

Montre-moi ta géomorphologie alpine

On apprend souvent la géographie dans les livres : comment faire autrement ? Dans les livres, et sur les cartes. Tous ceux qui ont fait des études de géographie se rappellent qu'ils ont dû, à un moment ou un autre, se pencher longuement sur une carte au 1/25000e pour y débusquer des formes de relief caractéristiques. Dun-sur-Meuse, montre-moi ta cuesta ! Pays de Bray, dévoile ta boutonnière ... Pour apprendre à les reconnaître, on utilisait des schémas minutieux représentant ces reliefs dans une version idéale, simplifiée : des blocs-diagrammes. On trouve ce genre de dessin dans le célèbre manuel de Max Derruau(1) ou dans les premières pages de l'Atlas 2000 (2). La géomorphologie, analyse des formes de reliefs semblait inutile à beaucoup d'étudiants. "C'est bien plus beau lorsque c'est inutile", comme E. Rostand le fait dire à Cyrano. Cependant, à force de reconnaître les reliefs sur  des schémas, des portions d'espace terrestre dument découpées comme une part de mille-feuille, ou d'en déceler les indices sur des cartes, c'est-à-dire d'en haut, je me demandais alors si j'aurais su reconnaître cette bonne vieille cuesta si elle se présentait, devant moi, étalant ses formes souples dans un paysage viticole ou forestier.

photo_valle_glaciairePas de cuesta ici, mais un bel exemple de relief glaciaire, dans ce paysage découvert au cours d'une promenade. En partant de Briançon vers le Nord, on laisse la Durance à droite et on longe la vallée de la Clarée. A Névache, l'été, on doit laisser sa voiture et emprunter une navette. La vallée fait l'objet d'une opération grand-site (comme autour de la roche de Solutré, célèbre cuesta celle-ci(3)...) et il s'agit d'y limiter la circulation automobile. En partant à pied de Fontcouverte sur le GR57 on entame une ascension dans un paysage alpestre des plus bucoliques. C'est là, après trois heures de marche, qu'elle dévoile ses formes gracieuses.

croquis_photo_coulC'est une petite vallée glaciaire discrète, plutôt modeste. En raison de ses dimensions réduites, elle fait tout de suite penser à ces blocs diagrammes évoqués plus haut. Tout est là : les moraines latérales et le bourrelet frontal, le fond plat marécageux où serpente un torrent sous-glaciaire au cours anastomosé, les versants rabotés en forme d'auge, et la petite vallée suspendue débouchant à gauche. J'ai eu envie de pousser le jeu jusqu'au bout, et en partant de cette photographie, d'en réaliser un schéma explicatif, comme ceux de ces bons vieux manuels de géographie physique qui sentaient un peu la poussière.

croquis_carte_coulEt pour ceux qui ne jurent que par la vision verticale, celle des photographies aériennes et des cartes , j'ai reporté (ci-contre) les éléments ci dessus sur la carte IGN 3535OT (Névache-Mont Thabor).

Ces deux croquis sont également disponibles en noir et blanc, au cas où il  vous viendrait l'idée particulièrement saugrenue de les reproduire.

croquis_photo_nb   croquis_carte_nb

Je dédie cette chronique à mes amis historiens auxquels le mot "géomorphologie" évoque une pathologie grave mais non contagieuse dont souffrent certains géographes, une dangereuse monomanie dont l'attrait pour les cuestas est le principal symptôme.

Rédaction : JB Bouron ; Relecture : Jocelyn Massot

Sources
Photographie : Lucie Diondet
Carte IGN : Top 25 - 3535OT (Névache-Mont Thabor)

Notes

(1) DERRUAU M., Les formes du relief terrestre. Notions de géomorphologie. Réédité mainte fois chez Armand Colin.
(2) à l'époque ou cet excellent atlas des éditions Nathan ne s'appelait pas encore Atlas du XXIe siècle. La disparition de cette page dans les récentes éditions témoigne à elle seule de l'érosion que subit la géographie dite physique dans l'enseignement.
(3) Le Grand Site de Solutré-Pouilly-Vergisson et les Opérations Grand Site en général feront sans doute l'objet d'une chronique ultérieure

Posté par geotheque à 10:24 - Commentaires [2] - Rétroliens [0]
Tags : , , , , , , , , ,

26 août 2009

La ségrégation spatiale : en France aussi !

marneslacoquette_2a2b

La géographie s’est beaucoup intéressée à la pauvreté. L’étude des inégalités sociales est même une branche à part entière appelée géographie sociale ou radicale, dont Pierre George, David Harvey, ou Michel Philipponneau sont d’éminents représentants. Toutefois, les géographes peuvent également, à l’instar du couple de sociologues Monique et Michel Pinçon-Charlot, se préoccuper du sort des riches.

 

Nous nous sommes intéressés, dans notre note précédente, aux banlieues riches de Los Angeles, mais le territoire français possède aussi des « Canoga Park » (ou des « Whisteria Lane » pour les téléphages). L’un d’eux se situe à la sortie de l’autoroute A13 reliant Paris à Rouen (ou si vous préférez, Auteuil à Deauville), dans le département des Hauts-de-Seine. Selon Wikipedia.fr, jamais avare d’informations factuelles, cette coquette commune est la moins peuplée et la moins dense du département (1743 habitants, 490 hab./km² (1)). Selon le ministère des finances, la commune bat un autre record, celui du revenu par habitant (81 746 € par an (2)). Comme souvent, il ne s’agit qu’une terne moyenne, qui masque probablement des écarts considérables puisque certains habitants de la commune comptent parmi les plus riches de France. Pour mieux connaître les préoccupations de ces habitants, on peut consulter la page « Sécurité » du site officiel de la municipalité (3), qui offre de précieux conseils pour les vacances :

 

« Que faire en cas d'absence durable ?

- Avisez vos voisins ou le gardien de la résidence.

- Signalez votre absence au commissariat de police: dans le cadre des opérations " Tranquillité vacances ", une tournée de surveillance sera alors mise en place.

[…]

- Votre domicile doit paraître habité : demandez que l'on ouvre régulièrement vos volets.

[…]

- Placez vos bijoux et valeurs en lieux sûrs (les piles de linge sont les cachettes les plus connues). »

 

marneslacoquette_domainemarcheLa photo 1 (ci-contre, cliquez dessus pour agrandir) permet de découvrir le nom de cette fameuse commune  - mais peut-être l’aviez-vous deviné ? Les panneaux routiers (Suresnes, Garches) indiquent que nous sommes bien dans l’Ouest de la région parisienne. Au premier coup d’œil, la maison semble indiquer une banlieue pavillonnaire banale, aisée sans doute mais pas nécessairement huppée. Le nom du quartier « Domaine de la Marche », assurément pompeux, peut aussi bien être un leurre comme tant de dénominations locales cachant seulement un désir de reconnaissance (« Résidence les Lilas », « Villa Bellevue »). Cela dit, deux indications nous montrent qu’il s’agit d’une petite gated community, d’un quartier résidentiel fermé. D’une part, la barrière, ici levée (modeste comparée aux grilles d’entrées de certains quartiers), et d’autre part le panneau à droite « Domaine privé – voie sans issue » qui indique qu’il s’agit d’une voie privée et que le quartier n’a qu’une entrée. La photographie aérienne 2a (tout en haut) permet de corroborer ces suppositions. On repère l'angle de vue en rouge sur la photographie aérienne.


marneslacoquette_portailLes plus riches résidents de la commune (Johnny Hallyday, Hugues Auffray, Jacques Séguéla, l’émir du Qatar… cf article du Canard Enchaîné ci-après) préfèrent se replier derrière un parc arboré entouré d’un haut mur dont le portail est solidement surveillé comme sur la deuxième photographie (ci-contre). Géoportail permet là encore de s'introduire impudiquement dans l'intimité douillette de cette modeste masure.  On la retrouve sur la photographie aérienne 2b (tout en haut) qui dévoile une habitation de taille enviable entourée d'un parc non moins vaste. Les amateurs de croustillant se plairont à imaginer que c'est ici que réside l'une des personnalités citées plus haut.

 article_canardenchaine

L’article du Canard Enchaîné (4) qui nous a donné l’idée de cette note offre un excellent exemple des difficultés rencontrées par les autorités pour mettre en œuvre une vraie politique de mixité sociale. La loi dite Solidarité et Renouvellement Urbain (SRU), promulguée en 2000 par le gouvernement de Lionel Jospin, impose un quota de 20% de logement social dans chaque commune, dans le but de favoriser la mixité sociale intra-communale. On sait les limites de cette loi qui permettait aux communes en infraction de payer une lourde amende, ce que se sont empressées de faire les plus riches d’entre elles comme Neuilly-sur-Seine, dirigée alors par qui-vous-savez.


marneslacoquette_canardenchaine

D’après l’article du Canard Enchaîné (ci-dessus) Marnes-la-Coquette a trouvé une idée plus originale : construire les logements sociaux dans un petit espace disponible, compris entre l’autoroute et une voie ferrée.  En élargissant le cadre (photo aérienne ci-contre) on remarque à l'Ouest de cet espace entouré en rouge le musée des Applications de la Recherche de l'Institut Pasteur (5). L'article révèle un exemple intéressant des enjeux de la ségrégation socio-spatiale dans  la gestion communale, qui donne à penser sur les limites de l’unité républicaine, lorsqu’elle devrait s’appliquer notamment aux plus riches.



Rédaction : Jean-Benoît Bouron, photographies : Lucie Diondet


Notes et Sources :

(1) source : INSEE 2006

(2) source : www.Bakchich.info, 30 janvier 2008

(3) source : http://www.marnes-la-coquette.fr/marnes_la_coquette/menu_haut/vivre_a_marnes/securite

(4) source : Le Canard Enchaîné, mercredi 19 août 2009, p.5

(5) merci à Jocelyn Massot pour avoir identifié ce bâtiment et m'avoir fait parvenir ses conclusions.

Les photographies aériennes sont tirées du site de l'IGN, Geoportail.fr

Posté par geotheque à 14:45 - Commentaires [2] - Rétroliens [0]
Tags : , , , , , ,

23 juin 2009

Los Angeles : laboratoire de la périurbanisation

1. Les Nimbies d'après Mike Davis

« Certains diront que ça ne pouvait arriver que dans la San Fernando Valley. La conseillère municipale Joy Picus était harcelée nuit et jour par un groupe de résidents dénommés « West Hills Open Zone Victims ». Pétitions, coups de téléphone, prises à partie dans des réunions, embuscades à la sortie de son bureau, ils ne reculaient devant rien pour se faire entendre. […] A leur ton fiévreux, un observateur extérieur aurait pu croire que ces gens demandaient réparation en tant que victimes d’une tragédie majeure : catastrophe aérienne ou explosion de gaz à proximité d’une école, décharge de déchets toxiques […].

« En fait personne n’était mort, les écoles étaient intactes, la pollution n’y était pas plus grave que dans le reste de la vallée, asphyxiée par le smog, et aucune rencontre du troisième type n’avait été signalée. La seule raison du courroux de ces « victimes » était l’insensibilité de Joy Picus à leur désir de ne plus faire partie de Canoga Park. Pour comprendre la teneur de cette colère, il importe de se rappeler quelques données fondamentales sur les banlieues résidentielles de Los Angeles :
1) Comme les Siciliens dans L’Honneur des Prizzi, les propriétaires de Los Angeles aiment leurs enfants mais ils aiment encore plus leur patrimoine immobilier
2) A Los Angeles, la notion de « communauté » (community) suppose l’homogénéité d’un quartier en termes de race, de classe et surtout de valeurs immobilières. Les noms des quartiers – c’est-à-dire les panneaux qui permettent d’identifier des secteurs comme « Canoga Park », « Holmby Hills » ou « Silverlake » –  n’ont aucun statut légal. Ils ne sont rien de plus que des faveurs accordées par les conseillers municipaux à des habitants ou à des commerçants qui ont su s’organiser pour faire reconnaître leur quartier.
3) Le « mouvement social » le plus puissant aujourd’hui en Californie du Sud est celui des propriétaires aisés regroupés sous la bannière de leur quartier pour en défendre l’exclusivité et préserver la valeur de leur patrimoine immobilier. C’est ainsi que plus de trois mille propriétaires de résidences situées sur les collines du secteur ouest de Canoga Park lancèrent en 1987 une pétition pour faire rebaptiser leur secteur « West Hills ». Pour les membres de l’Association des propriétaires de West Hills, il était inconcevable de devoir contempler depuis les patios de leurs villas à 400 000 dollars les minables habitations à 200 000 dollars qui s’étendaient à leurs pieds à l’est de la Platt Avenue. »

2. La ségrégation socio-spatiale en action

Cet extrait assez long est une illustration éclairante de notions de sociologie urbaine parfois difficiles à concrétiser en géographie. Los Angeles est un laboratoire urbain à l’échelle 1:1, un archétype de la ville tentaculaire, non verticale comme l’avait imaginé Fritz Lang mais horizontale. En cela, elle est aussi une anti-ville : horizontale, polycentrique, centrifuge … Les interminables banlieues de la mégapole sont un terrain de jeu idéal pour le sociologue acerbe et cynique qu’est Mike Davis. Ce texte illustre les enjeux de la périurbanisation en présentant les nimbies comme un mouvement puissant et déterminé, bien que ce type d'organisation soit par essence ultra-locale. Le terme de nimby est un acronyme de Not In My Backyard (N.I.M.B.), littéralement « pas dans mon jardin ». Il désigne les mouvements de propriétaires opposés à tout aménagement susceptible de faire baisser la valeur foncière de leur propriété.  En effet, tout aménagement supposé bénéfique à petite échelle (nationale ou régionale) tel qu'une autoroute ou un aéroport déclenche à grande échelle (locale) un mouvement de protestation nimby. En France, ces mouvements sont souvent liés à des projets d'infrastructures. Or les Nimbies décrits ici par Davis sont d’une autre espèce : ils militent pour empêcher que soient regroupés dans un même quartier des familles de classes sociales ou de couleur de peau différentes. L’enjeu ici est la création pour les résidents des « villas à 400000 dollars » d’un nouveau quartier, West Hills, distingué dans l’espace de Canoga Park où s’installent des « communautés » différentes dans des « villas à 200000 dollars » (seulement !). L’extrait pose la question de la ségrégation socio-spatiale à Los Angeles. La périurbanisation a accentué ce phénomène de séparation des classes sociales dans l’espace. En réalité la mixité sociale n’a jamais été la règle et tout espace urbain (et même rural) est organisé en fonction d’une hiérarchie sociale, qu’elle soit fondée sur les revenus ou sur d’autres critères (les castes dans les villages indiens). Ici cependant elle est remarquablement visible : les banlieues de Los Angeles sont un beau spécimen, un bel archétype de ségrégation socio-spatiale. L’un des problèmes de la ville est d’ailleurs la « municipalisation », mouvement qui voit les quartiers riches se séparer de la municipalité de Los Angeles pour ne pas avoir à payer les externalités négatives de la pauvreté. Ce mouvement centrifuge, exact opposé de l’intercommunalité à la française, accentue les inégalités de revenu entre les municipalités, à l’intérieur de l’agglomération de Los Angeles.

3. L'image de la périurbanisation


G_villes_Los_Angeles_westhillsSur la photographie aérienne verticale ci-contre, tirée de Google Earth, on s’est amusé à retrouver le quartier de Canoga Park cité par Mike Davis (Cliquez pour agrandir l'image). Une décennie plus tard, le Canoga Park est référencé dans Google Earth en tant que commune, de même que West Hills, qui a donc obtenu le divorce. L’image montre un bel exemple de discontinuité spatiale à West Hills, et il est particulièrement aisé de la découper en trois parties. On peut diviser l’image par une ligne verticale séparant un rectangle de désert et un rectangle urbanisé. Le rectangle urbanisé se divise à son tour en deux parties. Au nord s’étalent des villas de taille modeste. La quasi-totalité d’entre elles est dotée d’une piscine. Elles donnent directement sur des rues serpentant le long des courbes de niveau. Les jardins laissent entrevoir l’aménagement de terrasses : ce secteur de collines présente de fortes pentes. En bas du rectangle urbanisé, les villas et les jardins sont plus spacieux. La voirie est moins dense et on remarque l’absence totale de contact entre le quartier très riche et le quartier riche : la séparation est nette et les rues ne se rejoignent pas. A l’Ouest de la photographie s’étend le désert. Le climat est aride et la végétation est rare, ce qui nous donne un indice sur la consommation d’eau des villas et des jardins voisins. Entre le désert et la ville, une limite de comté, qui rappelle combien, à cette échelle, les limites administratives peuvent influencer l’organisation de l’espace. Cette photographie peut faire réfléchir à la fois sur le déterminisme (on voit, dans ces montagnes arides, que les limites de l’occupation humaine sont celles que les Hommes s’imposent eux-mêmes, et non les contraintes naturelles), et sur les enjeux de la périurbanisation, en terme de projet sociétal et de coût environnemental.

Jean-Benoît Bouron

Sources
Texte : Mike Davis, City of Quartz. Los Angeles, capitale du futur, éd. de La Découverte, 2000.
Image : Google Earth, 2007,2009

 

Posté par geotheque à 11:42 - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
Tags : , , , , , , , , ,

10 juin 2009

Les Iles d'Aran : un archétype insulaire

1. Un petit Connemarra insulaire
irlande_aran_paysage
La photographie ci-contre donne à voir un paysage pris sur l'archipel des Iles d'Aran, à l'Ouest de l'Irlande dans l'Océan Atlantique. Le premier plan montre l'herbe rase
d'un pré, visiblement brouté et non fauché. Les parcelles de taille très réduites sont toutes closes d'un muret de pierre. Un petit bâtiment d'élevage en tôle (une bergerie ?) montre que ce paysage n'est pas qu'hérité, il est toujours exploité. En cliquant sur la photographie pour l'agrandir, on remarque à l'horizon les côtes du Connemarra, célèbre province d'Irlande occidentale. Les îles d'Aran sont, en quelque sorte, un petit Connemarra insulaire, les montagnes en moins. Elles sont reliées au "Mainland", la "terre principale" selon l'expression utilisée par les insulaires pour désigner l'Irlande, par un bateau qui interrompt son service les jours de forte tempête. Les tempêtes recréent donc temporairement l'isolement qui fut celui de l'archipel avant la mise en place d'une liaison régulière. Les îles d'Aran sont des îles au large d'une autre île, un "bout du monde".

2. Un paysage construit

irlande_aran_vue_aerienne_verticaleLe paysage des Iles d'Aran visible sur cette photographie aérienne verticale est un paysage typiquement irlandais de prairies consacrées à l'élevage ovin. La photographie de paysage a été prise depuis la route visible au sud-ouest. Les parcelles sont de taille très réduite et de forme quadrangulaires, mais il ne s'agit pas de bocage car elles sont entourées par des murets de pierre sèche et non de haies vives. La photographie aérienne a une texture intéressante, feutrée, évoquant une couverture rapiécée. Cette texture est liée à l'absence d'ombres portées. Il s'agit d'un paysage dominé par l'horizontalité. L'arbre notamment brille par son absence ; c'est un effet bien connu de l'action conjuguée des vents marins et du sel, et une conséquence de la faible épaisseur des sols. Ces sols sont d'ailleurs une construction humaine au même titre que les habitations ou la route goudronnée qui traverse le paysage : ils ont été fabriqués par l'apport d'algues et de fumure animale et par un épierrage patient. C'est que la terre est rare sur cette île, à tous les sens du terme. Les îliens ont donc dû composer avec les potentialités limitées du milieu.

3. L'insularité, un isolement

L'insularité isole, c'est même son sens étymologique. Elle isole les espèces animales et végétales, et cette année consacrée à Charles Darwin nous rappelle le rôle joué par l'archipel des Galapagos sur sa théorie de la sélection des espèces. Elle isole les hommes également : la mer est une discontinuité, les îliens sont séparés des continentaux par des points de rupture de charge. Le cliché veut donc que les insulaires soient, comme les montagnards, des attardés ou des résistants. Dans les deux cas le milieu est perçu comme un refuge, contre le progrès ou contre l'invasion. L'homme d'Etat lorsque son heure a passé, termine sa carrière loin du monde, à Sainte-Hélène ou sur l'île de Ré. Cet isolement présumé fait de l'île un conservatoire, tant pour les espèces naturelles (parc national de Port-Cros en Méditerranée) que pour les activités humaines.

irlande_histoire_texte_nbouvierNicolas Bouvier, qui dans son Journal d'Aran a su mieux que personne raconter les paysages de l'archipel, alimente joyeusement l'idée préconçue selon laquelle ces îles sont un conservatoire vivant, évoquant par exemple la venue d'un philologue désireux d'étudier un gaëlique qui passe pour être le plus "pur" d'Irlande. Dans l'extrait ci-contre, il évoque avec humour les paysages du Connemarra et l'histoire "en creux" de l'Irlande. Il s'agit également d'une réflexion sur l'insularité. L'Irlande semble en effet avoir échappé à l'histoire européenne, à cause de son insularité. On peut aussi inverser le raisonnement et se demander si ce n'est pas parce qu'elle est restée en marge de l'histoire que l'île a cultivé ses particularisme. En tout cas cet extrait fait réfléchir sur les fondements de l'identité européenne tels qu'ils sont présentés dans les manuels scolaires. La romanité, la participation effrénée à la première révolution industrielle ou la prise de conscience d'un destin commun lors des guerres mondiales, sont présentés comme les ferments de la construction européenne. Or pour Bouvier l'Irlande n'a pas plus participé à ce "destin" que, pour prendre un exemple tout à fait au hasard, la Turquie ...
Pour filer la comparaison, l'Irlande a également en commun avec la Turquie les virulents débats sur la laïcité. La première, véhémentement catholique, gagnait son indépendance de l'Angleterre protestante, au moment où la seconde de dotait d'une constitution laïque. En Irlande comme en Turquie, ce débat est loin d'être clos, comme le montre le débat sur le divorce en Irlande dans les années 1990. (lire à ce sujet le passionnant Christopher Hitchens, Comment la religion empoisonne tout, Belfond, 2009.)

Rédaction : Jean-Benoît Bouron, conseils : Adrien Doron, Anna Cristofol, Lucie Diondet

Sources :
Photographie de payage : Jean-Benoît Bouron / Lucie Diondet, 2009
Vue aérienne : Google Earth, 2009
Texte : Nicolas Bouvier, Journal d'Aran et d'autres lieux, Petite bibliothèque Payot, Ed. Payot & Rivages, 1990, 1993, 2001

Posté par geotheque à 10:30 - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
Tags : , , , , , , , , , ,